Les raisons cachées de l’absence des films algériens au festival de Cannes    

Posté le : 12 mai 2015

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Salim AGGAR

 

  C’est demain que s’ouvre le prestigieux festival de Cannes. Quelle  place pour le cinéma algérien? quelle visibilité pour les films  algériens à la Croisette? Et surtout comment expliquer l’absence  pour la deuxième année consécutive des films algériens dans les  nombreuses sélections du Festival de Cannes?

Après l’annonce de la sélection pour la Quinzaine des réalisateurs, l’Algérie a perdu toute chance d’être présente à 68e édition du Festival de Cannes, qui se déroulera du 13 au 24 mai prochain. La Quinzaine des réalisateurs, appelée communément la «Quinzaine», est une sélection parallèle du festival de Cannes créée après les évènements de mai 68 et organisée par la Société des réalisateurs de films (SRF). Cette section est totalement indépendante du festival de Cannes, créé à l’origine pour le concurrencer et montrer aux spectateurs des films de tout horizon, réalisés par des cinéastes inconnus. Il permet de découvrir de nouveaux talents et a notamment révélé George Lucas, Ken Loach, les Frères Dardenne, Michael Haneke ou encore Spike Lee. Mais l’Algérie qui a obtenu le prix de la première œuvre en 1966 avec le Vent des Aurès et la Palme d’Or en 1975 avec Chronique des années de Braise tous les deux réalisés par Mohamed Lakhdar Hamina, n’arrive pas à être sélectionné à Cannes. Après avoir raté la sélection officielle, les cinéastes algériens ont échoué dans leur mission de figurer dans les sélections parallèles : Un certain regard ou la Quinzaine des réalisateurs.

Une grande déception pour Merzak Allouache

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Merzak Allouache avec ses deux comédiens lors de la présentation de son film le Repenti à la Quinzaine des réalisateurs

Un film algérien était pourtant pressenti pour figurer dans l’une de ses sections selon le magazine Paris Match : Madame courage de Merzak Allouache. Mais le film n’a pas été finalement retenu. C’est la deuxième année consécutive que Merzak Allouache échoue sur les marches de la Croisette. Deux films avaient été présentés par le réalisateur et n’ont pas retenu : Les Terrasses en 2014 et Madame Courage en 2015. Depuis la sélection de son film « Le repenti » en 2013 dans la Quinzaine des Réalisateurs, Allouache avait espoir d’être le seul représentant algérien présent dans la plus importante manifestation cinématographique du monde, dénonçant au passage la politique cinématographique adoptée par le ministère de la Culture dans le financement des films.  Car contrairement à Madame Courage et les Terrasses, le Repenti avait été entièrement financé par  « Cinéma du Monde » (CNC français), après avoir été refusé par le FDATIC en Algérie. Sa sélection à Cannes avait constitué comme une belle revanche pour le cinéaste le plus controversé du cinéma algérien.

Absence sur la Croisette d’Ould-Khelifa, Lakhdar-Hamina, Hadjadj, Lyes Salem, Salem Brahimi, Hakkar… 

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L’ex patron de l’AARC Orif avec Bouchareb et son producteur et associé Jean Bréat à Cannes

Depuis la sélection « controversé » de Hors la loi de Rachid Bouchareb en 2010, l’Algérie a échoué à imposer son cinéma à la Croisette et cela en dépit d’une production importante entre 2011 et 2014. Plusieurs films qui pouvaient prétendre figurer dans la liste des films sélectionnés à Cannes durant ces trois dernières années n’ont pas été sélectionné pour absence de vision artistique. Selon certaines sources à la croisette, Hors-la-loi n’était pas à la hauteur cinématographiquement (il aura fallu, encore une fois l’intervention de Djamel Debbouze et France télévision pour faire accepter le film en sélection officielle). Plus tard des historiens ont démontré que le film était compte rendu très approximatif et truffé d’erreurs, desservant même la cause  FLN, affirmera Raphaelle Branche dans une vidéo éditée sur le net par Mediapart). Malgré la non-sélection de Zabana en 2012, le ministère de la Culture avait dépêché une dizaine de journalistes algériens à Cannes et organisé une présentation spéciale du film et une projection d’extraits du film sur l’écran du stand ….L’opération de  Cannes a été montée contre le gré du Ministère de la Culture qui n’a pu faire autrement que les associer à un pot prévu de toute façon, sans l’équipe de production. La grande affiche du film a été payée par le producteur du film Yacine Laloui. Une opération de lobbying qui a porté ses fruits puisque le film a été sélectionné à Toronto et à Dubaï, auquel l’AARC n’a pas voulu s’associer pour appuyer le film.

A Toronto, c’est Rasha Salti, une libanaise installé dans cette ville qui connaissais le réalisateur et qui participe à la collecte des films qui a transmis le dvd au Comité de Sélection de Toronto, qui l’a choisi. Sur place la délégation algérienne était abandonné par la tutelle et c’est l’ambassadeur d’Algérie au Canada, M.Benamara  qui a du payé le restaurant à la délégation conduite par Mme Yahi, Imad Bencheni le comédien et Said Ould Khelifa. A Dubaï, c’est un ami du réalisateur Ould Khelifa, Erfan Rashid qui a fait visionner le dvd, avant Cannes, aux gens du DIFF et qui avaient annoncé sa sélection avant Cannes… Pour l’histoire c’est Abdelhamid Djomaa qui a annoncé, en premier, la nouvelle à Azzedine Mihoubi qu’il connaissait. Les organisateurs du festival de Cannes, n’ont aucun rapport avec aucun ministère, même français. Le travail de lobbying se fait par les Centres de Cinéma, ou avec les Producteurs.

En son temps Mohamed Lakhdar-Hamina, alors puissant DG de l’ONCIC organisait des virées des sélectionneurs… Pierre-Henri-Deleau (fondateur de la Quinzaine) faisait chaque année la tournée des plateaux maghrébins).

Ce n’est pas le cas aujourd’hui. Les producteurs algériens locaux ne connaissent pas les sélectionneurs, ni les responsables de sections parallèles. Seul Merzak Allouache avait réussi à construire des relations avec le nouveau responsable de la Quinzaine des réalisateurs Edouard Waintrop, qui connait assez bien le cinéma algérien.  Alors quand Merzak Allouache arrive durant la même période, avec un film non encore mixé, financé par Doha Institue et sans le soutien du ministère de la Culture algérien, les organisateurs du festival de Cannes sautent dessus. Allouache profite de cette occasion pour tirer sur la commission du Fdatic du ministère de la Culture qui avait refusé son scénario. Cette réaction contre le ministère lui permettra de décrocher le prix Europa cinéma mais sa distributrice  Sophie Dulac, bloquera le film dans ses tiroirs durant une année avant de le libérer. Mais depuis cet épisode, les rapports entre Allouache et le ministère de la Culture se sont améliorés : Il a bénéficié des aides financières pour ses deux derniers films Les Terrasses et Madame Courage, qui ont été du coup pas sélectionné pour Cannes.   Même si ce sont des co-productions, Cannes ne fait pas attention aux financiers sauf si ce sont des majors ou de grands distributeurs : La Pacte  et Studio Canal, par exemple, parce qu’ils pèsent lourds. Gilles Jacob, (alors puissant délégué général du Festival de Cannes) avait sélectionné les films de MLH et le film «Rachida» de Yamina Chouikh financé par le Ministère de la Culture avait été sélectionné dans la section « Un Certain Regard ». Si l’Algérie échoue actuellement à Cannes c’est en raison de l’absence de lobbying de la part des responsables du cinéma algérien. Il fallait des gens de caractère et des personnalités fortes comme le fut Abdou B,  Raouraoua ou Senoussi ou encore Rachid Arhab. 

L’AARC impose le cinéma algérien au festival de Cannes

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L’équipe du film de Zabana sur le stand algérien à Cannes en présence du consul algérien de Nice et du représentant du ministère de la Culture

Cette absence du cinéma algérien de la croisette n’a pas découragé, l’AARC (Agence Algérienne pour le rayonnement culturel) qui a été chargé de hisser les couleurs nationales du stand algérien sur la croisette. Et pourtant, il fallait téléphoner à Mme Yahi qui était à Paris, pour que le drapeau algérien soit hissé sur le stand algérien.  La ville de Cannes l’avait «oublié».

Cette opération qui coûte plusieurs centaines de milliers d’euro, tente de donner une visibilité pour certains films algériens. Mise à part les rendez-vous avec Philippe Diaz, ou 3 B, l’AARC n’a jamais réussi à s’imposer dans cet océan de la production internationale à Cannes, il n’y a qu’à voir les communiqués parus dans le film français annonçant l’accord pour « Marx à Alger » ou  « L’Émir ». L’AARC n’a pas réussi à organiser des projections au Marché du film, comme le font les marocains et les tunisiens…. Pour cette année, l’AARC prend en charge pour la quatrième fois consécutive le pavillon Algérie (N°107) au niveau du village international. Pour cette édition, cinq courts métrages seront valorisés et mis en avant, à travers le Short Film Corner. Même si l’inscription au Short Corner est individuel et n’est donc pas l’œuvre de l’AARC ».  Cette participation mettra également à l’honneur les paysages de l’Algérie à travers une journée consacrée au film documentaire « Algérie vue du ciel » de Yann Arthus Bertrand. Faute de sélection, certains algériens bénéficieront d’une large publicité à l’occasion de ce festival. C’est le cas notamment : « Maintenant Ils peuvent venir » de Salem Brahimi ou encore « Certifiée Halal » de Mahmoud Zemouri. L’AARC qui a changé de direction depuis un mois, pourrait céder l’organisation du stand algérien à Cannes l’année prochaine à la nouvelle institution chargée du cinéma algérien : le CADC (Centre Algérien de Développement Cinématographique), qui sera en charge du développement du 7e art algérien. Un centre de cinéma qui a été la seule institution à soutenir la ministre de la Culture dans la campagne qui a injustement ciblé l’actuelle ministre de la Culture Nadia Labidi.

 

 

 

 

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