Le film choc de Merzak Allouache, vue par une critique suisse

Posté le : 10 sept 2015

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Voici l’avis d’une critique suisse sur le film de Merzak Allouache, « Madame courage » qui était présent au Festival de Venise dans la catégorie horizons.

Merzak Allouache est régulièrement à l’affiche des grands festivals depuis son premier film Les aventures d’un héros (Forum de la Berlinale 1979), avec Un amour à Paris (prix de la section Perspectives du Cinéma Français à Cannes en 1987), Bab el Oued City (dévoilé sur la Croisette, à Un Certain Regard, en 1994), Harragas (sélectionné aux Venice Days 2009), Le Repenti (apprécié à la Quinzaine des réalisateurs 2012) et Les Terrasses (en compétition l’an dernier à Venise), le cinéaste a réuni pour Madame Courage un casting de jeunes inconnus incluant Adlan Djemil et Lamia Bezouaoui.

Lors de la première projection du film, cet après-midi, à la Salle Darsenna, le cinéaste et ses comédiens étaient présents pour assister à la projection et ont été accueillis par de longs applaudissements.

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Adlan Djemil, le héros naturel du film Madame Courage

 

Madame Courage suit le quotient chaotique d’Omar, adolescent instable et solitaire, qui vit avec sa mère et sa soeur dans un bidonville de la banlieue de Mostaganem, ville portuaire de la Méditerranée, située au Nord-Ouest de l’Algérie. Omar est un garçon accro aux célèbres psychotropes surnommés « madame courage » des comprimés d’Artane très prisés par les jeunes Algériens pour leur effet euphorisant d’invincibilité. Spécialiste du vol à l’arraché, Omar va, ce matin-là, comme à son habitude, commettre ses forfaits dans le centre ville. Sa première proie s’appelle Selma, une jeune fille qui se promène avec ses copines à la sotie du lycée. Selma porte, bien en évidence et donc accessible, un collier en or. Alors qu’il commet son acte, Omar croise le regard de Selma, une rencontre qui va bouleverser la vie de l’un comme de l’autre.

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la proie Salma, (bien joué par Lamia Bezouaoui) qui est devenue un désir du héros du film.

Avec Madame Courage, le cinéaste maintient un œil critique et sans complaisance sur la société algérienne contemporaine, à travers l’histoire d’Omar, un adolescent aliéné qui subit la misère sociale de plein fouet, dans sa chair et dans sa psychologie. Il est, en effet, houspillé, maltraité, rabaissé, insulté quotidiennement par sa mère qui a poussé sa fille Sabrina à se prostituer sous la houlette d’un proxénète violent, Mokhtar, qui finit par la passer à tabac. Symbole de la schizophrénie des laissés pour compte qui se raccrochent à certaines valeurs tout en vendant leur âme au diable pour survivre, la mère passe ses journées à s’abreuver des prêches religieux qui passent à la télévision tout en accueillant les clients de sa fille.

Merzak Allouache brosse le tableau sinistre de la triste réalité vécue par des milliers de jeunes marginalisés, un tableau digne de Zola qui fournit un terrain fertile à la violence, aux délits, aux abus. Les fléaux de l’islamisme radical et la corruption ont frappé la société algérienne depuis des décennies. Aujourd’hui, la drogue, la prostitution, la violence et les émeutes quotidiennes poussent le pays au risque d’éruption sociale et politique. Voilà ce que le film dénonce, à travers des protagonistes incarnés par de jeunes acteurs méconnus, sans doute pour permettre aux spectateurs algériens de s’identifier plus facilement à la réalité dépeinte.

Madame Courage suscite moult questions mais personne ne peut mesurer son impact des maux que connaît la société algérienne actuellement. Si le côté répétitif des délits commis par Omar et les situations des protagonistes (Sabrina et Mokhtar, Selma et ses amies) peuvent quelque peu lasser, le film de Merzak Allouache, dont l’engagement ne fait nul doute, est un réel coup de poing, longuement applaudi par un public qui s’est levé pur saluer l’équipe du film, alors que le générique de fin défilait encore sur l’écran.

Par Firouz-Elisabeth Pillet, journaliste à Clap.ch

Firouz-Elisabeth Pilleta baigné dès son enfance dans l’univers cinématographique, s’initiant au septième à travers les films de Jacques Tati, Bernard Blier, Marcel carné, Jean Renoir. Elle a étudié l’histoire du cinéma et du théâtre auprès de l’Università per Stranieri di Perugia (Italie). Elle a une licence ès lettres et littérature en espagnol de l’université de Genève dont le travail de mémoire était consacré à la création d’un langage filmique lors des adaptations littéraires au cinéma (Desde la narrativa novelística hacia la narrativa cinematográfica: Galdós-Buñuel), un DES en Etudes du Développement de l’Institut universitaire des Etudes en Développement (IUED) de Genève, et un D.E.A en Gender Studies de l’Université de Genève. Elle a une formation de journaliste RP (registre professionnel), ayant travaillé dix-huit ans comme journaliste-animatrice à la radio et dans divers journaux suisses, espagnols, et luxembourgeois, se spécialisant au fil des ans dans la critique cinématographique. Firouz-E. Pillet est membre de l’Association suisse des journalistes spécialisés (ASJS), et de l’Association suisse de journalistes cinématographiques (ASJC). Firouz-Elisabeth Pillet couvre de multiples festivals de film internationaux dont ceux de Cannes, de Locarno, de Venise, de Bruxelles, de San Sebastián et de Berlin.

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